« Le locus du soin, le locus de la guérison n’est pas le soi, mais la relation, le commun, l’espace public, les ancêtres, les espaces que nous construisons les unes pour les autres »
— Emma Bigé, 2023
Corps-Rebozo : fertilité du repos explore le repos comme espace de relation, de soin, de création et comme un acte politique. À la croisée des pratiques de soin, des pratiques somatiques en danse et de l’installation performative & participative, ce projet de recherche-création interroge nos manières d’habiter nos corps, le temps et l’espace, dans des contextes souvent marqués par l’hyperactivité, les injonctions à être performant et l’épuisement.
Au cœur de cette recherche se trouve la manteada, une pratique de soin mexicaine qui s’effectue à l’aide de rebozos, de grands tissus rectangulaires. Lors d’une manteada, le corps d’une personne allongée au sol est enveloppé, soutenu, bercé et massé par les mouvements des rebozos “manipulés” par les pratiquantes. Ces mouvements et bercements permettent de remettre en circulation les stagnations, tandis que le fait d’être enveloppé et tenu rééquilibre et apaise le système nerveux, favorisant des phases de repos. Traditionnellement transmise entre femmes et sages-femmes, notamment dans les régions de Oaxaca et du Michoacán (Mexique), dans le but de se soutenir mutuellement, cette pratique s’est étendue dans différents contextes de soin et d’activations somatiques au Mexique et à l’international.
Dans le cadre de ce projet, la pratique de la manteada et son contexte sociohistorique sont transmis aux participant·es par deux praticiennes mexicaines : la danseuse, chorégraphe et doula, Andrea de Keijzer Ulate et la psychopédagogue et accompagnante à la naissance, Angie Yañez. Toutes deux collaborent à cette recherche depuis 2022 et ont créé à Montréal l’organisme Collective Rebozo, où elles offrent des soins, des formations et des cérémonies issues de la médecine traditionnelle mexicaine (www.collectiverebozo.com).
Développé entre le Mexique et le Québec et financé en grande partie par les Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture (FRQSC), le projet se développe, dans un premier temps, autour de trois laboratoires de recherche – création interculturels, intergénérationnels et collaboratifs (mai 2023, mars 2026, juin 2026). Chaque laboratoire réunit praticiennes de la manteada, sages-femmes, tisseuses de rebozos, artistes-chercheur·es et étudiant·es. Ensemble, les participant·es explorent les gestes de la manteada pour créer des actions performatives et participatives qui offrent un temps de soin partagé, tout en réfléchissant aux dimensions sociales, historiques, genrées et racialisées du repos : quel repos, pour quels corps ? Le défi lancé est de comprendre et d’expérimenter comment concevoir des pratiques artistiques qui prennent en compte ces dimensions, sans perdre de vue l’expérience corporelle vécue par les individus.
La manteada est tout à la fois un savoir-faire, une pratique de soin collective, un massage, une chorégraphie, une pratique rituelle, un jeu. Contrairement à d’autres pratiques de soin plus codées, la pratique de la manteada laisse une large place à l’improvisation et a donc un fort potentiel performatif, créatif et somatique1.
Corps-Rebozo : fertilité du repos propose donc d’explorer le potentiel performatif, somatique et politique de la manteada en la faisant dialoguer avec les espaces de création, d’enseignement et de recherche universitaire. Le projet cherche à déplacer les pratiques de soin hors du studio « protégé » pour les faire circuler dans d’autres lieux : salles de classe, bureaux, institutions, espaces publics. Il s’agit d’imaginer des chorégraphies du soin telles des actions d’infiltration, capables d’ouvrir des brèches, temps de repos et d’attention au sein même des structures qui organisent nos manières de produire, d’apprendre et de créer.
Corps-Rebozo : fertilité du repos propose ainsi de reconsidérer nos modes de création et d’enseignement, et de contribuer à la décolonisation2 des pratiques corporelles en danse et en performance en collaborant à la valorisation d’une pratique non occidentale, issue de la tradition orale, à travers des échanges réciproques entre les savoirs du corps liés à la pratique de la manteada et les savoirs académiques en danse et en performance.
Somatique est un mot qui vient des études en danse. Il est construit par le philosophe et thérapeute Thomas Hanna dans les années 1970, à partir de la racine grecque SOMA, pour désigner l’expérience vécue d’habiter et d’investir une chair vivante (Hanna, 1976). Toutes les techniques dites somatiques proposent un certain degré de repos intentionnel et augmenté qui permet de sentir les stimulus sensoriels de façon détaillée, d’avoir une compréhension interne du corps plus précise et d’affiner la qualité des mouvements en augmentant les sensations kinesthésiques.
Sur ce point, ce projet ne peut avoir l’ambition d’être décolonial que s’il reconnaît les rapports de pouvoir (nord/sud, théorie/pratique, transmission orale/écrite) qui s’y jouent. Nous consolidons les liens avec nos collaborateur-rices mexicain·es depuis 2018 afin de respecter une éthique relationnelle qui ne peut s’inscrire que sur un temps long. Notre contribution sera de collaborer à la valorisation de traditions orales non occidentales qui plutôt que d’être décontextualisées, comme cela peut être le cas dans les techniques de mouvement dites somatiques (Damien, 2019), seront au contraire situées et mises en perspective historiquement et socialement.
Les différents moments de travail collectif seront documentés et apparaîtront sous de multiples formes sur ce site internet, conçu comme un espace de partage et d’échange de ce qui émerge lors de chaque laboratoire. Ce site internet est donc envisagé tel un territoire mouvant, tel un processus, où trouver des traces, des débuts de texte, des dessins et des images qui non seulement documentent les expérimentations traversées, mais ouvrent également des espaces pour continuer le dialogue à distance, sans rien figer, ou sans prendre de forme définitive.
Différents moments de partage des chorégraphies du soin, des ateliers et des rencontres avec un public invité seront organisés lors de chaque laboratoire, au Mexique comme au Québec.
La dernière année du projet sera dédiée à la co-création d’un livre, incluant des textes, des dessins et des photos de tous·tes les participant·es.