[re]connaissance

Je veux reconnaître que la manteada est une pratique vivante, dont les gestes se sont déplacés et se déplacent. Ils nous « informent » et nous dévoilent leurs questions en mouvement. Les trois piliers des approches épistémologiques autochtones – respect, responsabilité, réciprocité – nommés par la chercheure crie et métisse Cora Weber-Pillwax (2008) sont au centre de la méthodologie de recherche envisagée et nous devrons revenir régulièrement interroger nos protocoles de recherche et les voies que nous empruntons. Je voudrais reconnaître ici mes propres limites, mais aussi ce que j’ai à apporter. Je me positionne comme une artiste-chercheuse, dans(h)eureuse3 qui invente, spécule, et met en circulation : les savoirs, l’abondance, l’amitié, la tendresse, l’envie de m’engager avec toustes les participant·es et somatonautes4 du projet (Damian, 2019).

Laboratoire de recherche no.1, Mtl 2024.
Photo : Andrea de Keijzer Ulate

Par ailleurs, je ne sépare pas le lieu de la recherche-création de celui de la transmission. Ce qui émerge de la recherche est de la matière pour créer, pour enseigner, de la matière à partager. L’apprentissage, s’il n’est pas partagé, n’est pas un apprentissage, mais une appropriation, nous rappelle la chercheure de la Première Nation sto:lo, Jo-Ann Archibald ou Q’um Q’um Xiiem OC. Je me sens responsable non seulement en tant qu’artiste-chercheure, mais également en tant que pédagogue et enseignante. Les savoir-faire et savoir-être issus de cette recherche en chemin sont transmis au fur et à mesure aux étudiant·es qui suivent mes cours de mouvement à l’École Supérieure de Théâtre. Pour moi, cette transmission aux jeunes générations est primordiale, essentielle : la manteada est une pratique de soin collectif qui les connecte à leurs sensations, donc au langage du corps ET aux autres. Je suis profondément touchée et émue de voir de quelles façons cette pratique leur enseigne quelque chose d’essentiel dont iels ont profondément soif. Quelque chose que la chercheure, poétesse et éducatrice noire américaine Alexis Pauline Gumbs appellerait « mothering » et que nous pourrions traduire maladroitement par amour maternel ou materner. C’est une forme active du mot maman que nous ne pouvons pas vraiment rendre en français.

Je dois cette expression à l’artiste Lolita Perez qui parle quant à elle d’être une pratiqueuse ou une pratique(h)eureuse).

Dans le chapitre « Somatonaulogie. Hacker le problème du corps/esprit », publié dans l’ouvrage collectif « Habiter le trouble avec Donna Haraway » paru en 2019 aux éditions du Dehors, Jérémie Damian écrit que « Le somatonaute […] se branche moins sur le praticien expérimental des sciences modernes que sur un imaginaire des grands explorateurs qui accostèrent et découvrirent des rivages inconnus […] Le somatonaute se sait surveillé, il lui revient d’avoir à l’esprit les ravages colonialistes (racisme, domination, appropriation, pillage…) dont ces explorations et découvertes ont été le point de départ. » (p.166-167) J’aime cette idée de « se savoir surveillé·e », pas dans le sens d’un Big Brother qui voit tout, mais dans le sens d’un rapport de vigilance à nos pratiques, à ce qu’elles engagent, à ce qu’elles excluent, dérangent, réarrangent. Dans le sens aussi d’une responsabilité éthique/politique/activiste de ce que peuvent rendre visibles ou invisibles nos pratiques. Les ravages du colonialisme « obligent les somatonautes à faire de leur pratique une interrogation consistant à se demander ce que serait d’apprendre à ne pas poser un pied de conquérant, de vainqueur et de colonisateur sur ce que l’on découvre et prend, toujours à tort [oui!], pour une terra incognita. » (Damian, 2019, p. 167).

Pour Alexis Pauline Gumbs cet amour maternel est quelque chose que tout le monde peut apprendre et pratiquer :

The radical potential of the word mother comes after the M. It is the space that other takes up in our mouths when we say it. We are something else. Mamas who unlearn domination by refusing to dominate their children, extended family and friends, community caregivers, radical childcare collective, all of us breaking cycle of abuse by deciding what we want to replicate from the past and what we urgently need to transform. We are M-othering.

Le potentiel radical du mot « mère » vient après le M. C’est l’espace que l’autre occupe dans notre bouche lorsque nous le prononçons (other en anglais veut dire autre, comme dans le mot mère qui se dit m-other). Nous sommes autre chose. Les mamans qui désapprennent la domination en refusant de dominer leurs enfants, leur famille élargie et leurs ami·exs, les aides communautaires, les collectifs radicaux de garde d’enfants, nous toustes qui brisons le cycle de la maltraitance en décidant ce que nous voulons reproduire du passé et ce que nous devons transformer de toute urgence. Nous sommes des M-othering.

The verb that I would associate with mothering include listening and holding and offering and receiving. They would include feeling and nourishing and watering. And they would include changing, transforming.

Les verbes que j’associerais à materner comprennent écouter, tenir, offrir et recevoir. Ils comprennent également ressentir, nourrir et arroser. Et ils comprennent changer, transformer (Alexis Pauline Gumbs dans le balado How to Survive the End of the World, 20245).

Metzger-Traber, J. et Haverty, T. (2024.). A Motherful World with Alexis Pauline Gumbs.

Ce sont également ces verbes d’action que je souhaite convoquer au cœur de ce projet afin que nous participions humblement à pratiquer la manteada et à en faire infuser tout le potentiel de « mothering » dans nos espaces de pratique, de soin et de transmission.

The energy of mothering has to do with pouring into something, someone, a situation, a context, [a research and creation project], without knowing what’s going to emerge. It’s a loving offering. And of course we don’t know what’s going to be created.

L’énergie de mothering consiste à se consacrer entièrement à quelque chose, quelqu’un·e, une situation, un contexte, [un projet de recherche-création], sans savoir ce qui en ressortira. C’est une offrande amoureuse. Et bien sûr, nous ne savons pas ce qui va être créé (idem).