École Supérieure de Théatre (UQAM), mai 2024, Montréal
Il faut arrêter de penser séparément mémoire et imagination. On ne peut imaginer, se projeter dans les scènes à venir et des futurs alternatifs […] qu’à partir d’un socle d’expériences vécues et transmises : une mémoire qui sera reconfigurée par l’action même qui la mobilise » (Dénètem Touam Bona, 2022, p. 97).
Tisser avec les pratiques somatiques : héritages et étirements. Les pratiques somatiques désignent tout un ensemble de « techniques qui ont vu le jour au XXe siècle dans les sociétés industrielles et post-industrielles pour développer des formes nouvelles de conscience de soi en mouvement » (Bigé, 2023). Jérémie Damian (2019, p.164) nous rappelle que :
L’éducation somatique est un champ […] qui rassemble un ensemble de pratiques (techniques Alexander, méthode Feldenkreis, Eutonie, Body-Mind-Centering, etc.) toutes « euro-américaines » et en même temps toutes influencées par des pratiques extrême-orientales tels certains arts martiaux ou le yoga. Ces pratiques proviennent de « moments » historiques distincts – seconde moitié du XIXe siècle, années 1920-1930, années 1960-1970 – dans trois foyers culturels principaux : l’Allemagne, l’Angleterre et les États-Unis. Derrière ces singularités historico-culturelles se repère un ensemble de traits communs qui fait de chacun de ces moments un milieu propice à leur émergence, des niches écologiques accueillantes. Ouverture au corps et aux expérimentations qui s’y rapportent, tentatives d’exploration d’états de conscience plus ou moins altérés et formes d’effervescences sociales, culturelles et politiques sont quelques-uns de ces traits.
Somatique est aussi un mot qui vient des études en danse. Le terme est construit par le philosophe et thérapeute Thomas Hanna dans les années 1970, à partir de la racine SOMA, « un mot qui renvoie, originairement, en grec ancien, au cadavre, au corps-sans-vie, mais qu’Hanna transforme et retourne pour désigner l’expérience vécue d’habiter et d’investir une chair vivante » (Bigé, 2023). Les pratiques somatiques sont des « pratique[s] qui cherche[nt] à transfigurer, modifier et se réapproprier le fonctionnement du sujet en relation à son environnement et aux autres ». Elles sont – selon la proposition de la philosophe et danseuse Emma Bigé un « instrumentarium sensoriel, gestuel, et attentionnel » (idem).
Avec la manteada, nous portons notre attention vers d’autres formes de pratiques somatiques et faisons dériver le centre absolu que représentent dans l’histoire de la danse ces pratiques qui émergent dans les années 30 et 70, en Allemagne, en Angleterre et aux États-Unis. Il est temps de revenir aux « sols de nos cuisines et de nos salles de bain » et de reconnaître les apports et les pratiques qui échappent à ce radar euro-étasunien. Pratiques vivantes et mouvantes qui existent ailleurs, depuis longtemps, et qui sont transmises de façon orale, « en mettant les mains dans la pâte du réel et du quotidien qui n’est pas toujours doux et confortable » (Angie Yanez). […] à suivre