01.
Cuerpos Rebozo

SITUER
CONTEXTUALISER
DÉPLACER

Avril 2024 : nous sommes à la fin de la session d’hiver à l’UQAM, au Pavillon Judith Jasmin, à Montréal. Le studio de théâtre, boîte noire un peu poussiéreuse où je donne mes cours de mouvement pour les étudiant·es de 1er année depuis un an, est plongé dans la pénombre. Nous avons décidé collectivement de terminer la session par un « sharing not showing », partager plutôt que montrer, mantra que je tiens de la danseuse japonaise Yumiko Yoschioka. Nous avons convié quelques invité·es à venir partager une heure et demie de pratiques corporelles et d’improvisations structurées que nous avons explorées cette année.

Certain·es ont décidé d’offrir un « pillow training » inspiré de la pratique du chorégraphe Loïc Touzé et manipulent, avec douceur, les bras relâchés de leurs invité·es à qui iels ont demandé de fermer les yeux. Au sol, deux tapis de gymnastique, recouverts de tissages colorés – des rebozos –, sont prêts à accueillir deux personnes pour une mini-manteada. Audrey et Simon se sont porté·es volontaires et demandent à leurs invité·es de s’allonger sur les matelas en positionnant leurs têtes au milieu d’un des rebozos. Chaque étudiant·e est centré·e sur ses gestes et offre aux corps disponibles, par l’intermédiaire d’un rebozo ou d’un oreiller, des mouvements de vagues, de petites secousses, des pressions sur la tête, des bercements doux. Cette chorégraphie du soin, de l’attention fine portée à ce qui est donné et reçu, infuse l’espace. Les accélérations universitaires de fin de session semblent soudain reprendre leur souffle. Je suis fascinée par la précision de cet ensemble et touchée d’observer la délicatesse des liaisons sensibles qui opèrent ce renversement de paradigme. Mathi LP – une artiste chorégraphique qui est aussi l’auxiliaire du cours -, tourne la tête vers moi et nous échangeons un regard complice : do you feel what I feel?

Je me permets cette petite digression en guise d’introduction à ce texte, qui a pour ambition d’introduire Cuerpo-Rebozo : fertilité du repos, un projet de recherche-création que j’ai commencé à l’UQAM, au printemps 2024.

Je m’intéresse depuis quelques années à trouver des approches somatiques qui ne passent pas par un toucher direct ou qui ne s’adressent pas uniquement à un public de personnes déjà initiées, à l’aise avec leur corps et le contact physique. Je suis aussi curieuse d’explorer comment ces pratiques peuvent sortir du studio “immaculé”, “protégé du bruit et de l’agitation”, pour faire advenir d’autres possibles.

Dans le cadre de mon arrivée comme professeure de mouvement à l’École supérieure de théâtre en 2023, l’un des axes de recherche que je développe porte sur les gestes de soin (et en particulier ceux invitant au repos), lorsqu’ils s’infiltrent dans l’institution, la salle de classe, l’interstice, la micropause et, pourquoi pas, la salle de réunion.

Évidemment, nous portons nos obsessions avec nous. De la performance « Des dormeureuses » au théâtre de la Gaîté Lyrique (Paris, 2012), à ma collection de traces de sommeil (une série de photographies prises chaque matin, dans des lits différents, à une époque où je voyageais beaucoup et tentais de saisir l’empreinte du corps absent dans les draps), en passant par l’installation performative « Liberame » (2014)1, les états hypnagogiques (état de conscience particulier intermédiaire entre celui de la veille et celui du sommeil) et les états des corps au repos me fascinent.

Cette obsession prend néanmoins une autre tangente, alors que je m’interroge sur le potentiel du repos en création et dans les modes d’apprentissage universitaires. Elle me permet de questionner mon lieu de travail de manière critique. J’observe les façons dont nous enseignons (le travail du corps, les arts, la théorie) et la façon dont le cadre institutionnel et académique formate nos réunions « efficaces », nos modalités de travail « assises », et assiège nos corps « insomniaques » et « épuisés ». Bien évidemment, les questions qui touchent au repos dépassent celles de notre « relatif » (in)-confort d’universitaires. Ce sont des questions immanquablement politiques. Quels sont les corps qui peuvent se reposer ? Quelle définition du repos pour qui ? Ces questions habitent cette recherche collective et motivent ce projet.

Liberame est une installation performative quie s’est étirée sur plusieurs jours. Je suis restée dormir, sans manger, sur les lieux de la performance jusqu’au moment de l’ouverture du festival.

Avril 2024 : nous sommes à la fin de la session d’hiver à l’UQAM, au Pavillon Judith Jasmin, à Montréal. Le studio de théâtre, boîte noire un peu poussiéreuse où je donne mes cours de mouvement pour les étudiant·es de 1er année depuis un an, est plongé dans la pénombre. Nous avons décidé collectivement de terminer la session par un « sharing not showing », partager plutôt que montrer, mantra que je tiens de la danseuse japonaise Yumiko Yoschioka. Nous avons convié quelques invité·es à venir partager une heure et demie de pratiques corporelles et d’improvisations structurées que nous avons explorées cette année.

Certain·es ont décidé d’offrir un « pillow training » inspiré de la pratique du chorégraphe Loïc Touzé et manipulent, avec douceur, les bras relâchés de leurs invité·es à qui iels ont demandé de fermer les yeux. Au sol, deux tapis de gymnastique, recouverts de tissages colorés – des rebozos –, sont prêts à accueillir deux personnes pour une mini-manteada. Audrey et Simon se sont porté·es volontaires et demandent à leurs invité·es de s’allonger sur les matelas en positionnant leurs têtes au milieu d’un des rebozos. Chaque étudiant·e est centré·e sur ses gestes et offre aux corps disponibles, par l’intermédiaire d’un rebozo ou d’un oreiller, des mouvements de vagues, de petites secousses, des pressions sur la tête, des bercements doux. Cette chorégraphie du soin, de l’attention fine portée à ce qui est donné et reçu, infuse l’espace. Les accélérations universitaires de fin de session semblent soudain reprendre leur souffle. Je suis fascinée par la précision de cet ensemble et touchée d’observer la délicatesse des liaisons sensibles qui opèrent ce renversement de paradigme. Mathi LP – une artiste chorégraphique qui est aussi l’auxiliaire du cours -, tourne la tête vers moi et nous échangeons un regard complice : do you feel what I feel?

Je me permets cette petite digression en guise d’introduction à ce texte, qui a pour ambition d’introduire Cuerpo-Rebozo : fertilité du repos, un projet de recherche-création que j’ai commencé à l’UQAM, au printemps 2024.

Je m’intéresse depuis quelques années à trouver des approches somatiques qui ne passent pas par un toucher direct ou qui ne s’adressent pas uniquement à un public de personnes déjà initiées, à l’aise avec leur corps et le contact physique. Je suis aussi curieuse d’explorer comment ces pratiques peuvent sortir du studio “immaculé”, “protégé du bruit et de l’agitation”, pour faire advenir d’autres possibles.

Dans le cadre de mon arrivée comme professeure de mouvement à l’École supérieure de théâtre en 2023, l’un des axes de recherche que je développe porte sur les gestes de soin (et en particulier ceux invitant au repos), lorsqu’ils s’infiltrent dans l’institution, la salle de classe, l’interstice, la micropause et, pourquoi pas, la salle de réunion.

Évidemment, nous portons nos obsessions avec nous. De la performance « Des dormeureuses » au théâtre de la Gaîté Lyrique (Paris, 2012), à ma collection de traces de sommeil (une série de photographies prises chaque matin, dans des lits différents, à une époque où je voyageais beaucoup et tentais de saisir l’empreinte du corps absent dans les draps), en passant par l’installation performative « Liberame » (2014)1, les états hypnagogiques (état de conscience particulier intermédiaire entre celui de la veille et celui du sommeil) et les états des corps au repos me fascinent.

Cette obsession prend néanmoins une autre tangente, alors que je m’interroge sur le potentiel du repos en création et dans les modes d’apprentissage universitaires. Elle me permet de questionner mon lieu de travail de manière critique. J’observe les façons dont nous enseignons (le travail du corps, les arts, la théorie) et la façon dont le cadre institutionnel et académique formate nos réunions « efficaces », nos modalités de travail « assises », et assiège nos corps « insomniaques » et « épuisés ». Bien évidemment, les questions qui touchent au repos dépassent celles de notre « relatif » (in)-confort d’universitaires. Ce sont des questions immanquablement politiques. Quels sont les corps qui peuvent se reposer ? Quelle définition du repos pour qui ? Ces questions habitent cette recherche collective et motivent ce projet.

APPRENDRE LES GESTES
DE LA MANTEADA
DU PILLOW TRAINING

La proposition du premier laboratoire de recherche-création est d’apprendre (ou d’approfondir pour certaines) une pratique mexicaine appelée la Manteada, traditionnellement pratiquée par des sages-femmes [parteras], et de l’associer à une autre pratique, développée par le chorégraphe français Loïc Touzé (avec lequel j’ai travaillé), appelée pillow training2. La manteada et le pillow training ont en commun d’être des pratiques restauratives qui passent par l’intermédiaire d’un médium-objet pour induire des mouvements et des sensations dans différentes parties d’un corps-récepteur, qui est soit debout (pillow training), soit couché (manteada). Elles ont pour but d’inviter à un relâchement de certaines tensions et de jouer avec le poids et la gravité [de se jouer du poids et de la gravité]. Par ailleurs, la manteada et le pillow training se composent de plusieurs actions ou manœuvres qui, loin d’être rigides, ou solidement guidées par des protocoles précis, (comme par exemple le massage thaï), offrent une large place à l’expérimentation, à l’improvisation et à l’écoute du contexte et des corps en présence. Ces pratiques ont donc un fort potentiel performatif et créatif. Enfin, le fait de pouvoir « toucher » par l’intermédiaire d’un objet [un rebozo ou un oreiller], qui fait office à la fois de lien et d’entremetteur sensible, est une piste riche à l’époque post-pandémique et post mouvement #metoo où la question du toucher direct d’un corps par un autre devient terrain miné. J’ai appris une partie du pillow training avec Loïc Touzé, lors de ma participation au projet “Autour de la table” (Montréal, 2015, Nantes, 2016) et j’ai été initiée à la pratique de la manteada par Andrea de Keijzer Ulate. Andrea et moi avons commencé dès l’été 2023 à organiser des ateliers ouverts à toustes au StudioD à Montréal. Puis je l’ai invitée à l’UQAM pour transmettre cette pratique à un groupe composé d’étudiant·es du 1er et 2e cycle, de professeur·es et de chargé·es de cours.

Andrea (mai, 2024) :
« Cette pratique [la manteada] est politique. Il n’y a pas d’ordre [ex. Ordre des médecins]. Dans les sociétés du Nord, pour toucher un autre corps, tu as besoin d’un diplôme et d’un permis, et tu dois respecter des règles. Tout est codifié et contrôlé.

En tant que doula, tu n’as pas le droit de toucher le ventre d’une autre femme.

Pourtant, nous savons lire un corps, nous utilisons notre intuition et notre expérience pour savoir, [en touchant le ventre d’une femme enceinte], “ça c’est une tête, ça c’est un pied”.

Il y a plein de possibilités d’être en contact. Nous devons nous réapproprier la possibilité de prendre soin les unes des autres.

Sans faire de grands gestes ou de grandes manipulations. »

RÉSIDENCE
DE RECHERCHE
CRÉATION
SUR LE
POTENTIEL DU REPOS

Le laboratoire 01 a pris la forme d’une résidence artistique et s’est déroulé au mois de mai 2024 à l’École supérieure de théâtre (ÉST) et au Studio D (Montréal). Nous avions deux semaines et j’ai proposé une structure de travail qui suivait les étapes suivantes :

Le pillow training est une méthode que Loïc Touzé expérimente depuis plusieurs années pour travailler la motricité corporelle au moyen d’une « extériorisation pondérale » donnée par un coussin que l’on manipule, lance, soutient, etc. Cette pratique engage le corps dans tous les aspects de la relation : empathie kinesthésique, écoute, coordination. De façon générale, tous les exercices de travail corporel proposés avec le coussin, seul ou à deux, permettent d’éprouver le corps comme étendue, relation, configuration et transfiguration (source : site du Centre national chorégraphique La Rochelle

La proposition du premier laboratoire de recherche-création est d’apprendre (ou d’approfondir pour certaines) une pratique mexicaine appelée la Manteada, traditionnellement pratiquée par des sages-femmes [parteras], et de l’associer à une autre pratique, développée par le chorégraphe français Loïc Touzé (avec lequel j’ai travaillé), appelée pillow training2.

La manteada et le pillow training ont en commun d’être des pratiques restauratives qui passent par l’intermédiaire d’un médium-objet pour induire des mouvements et des sensations dans différentes parties d’un corps-récepteur, qui est soit debout (pillow training), soit couché (manteada). Elles ont pour but d’inviter à un relâchement de certaines tensions et de jouer avec le poids et la gravité [de se jouer du poids et de la gravité].

Par ailleurs, la manteada et le pillow training se composent de plusieurs actions ou manœuvres qui, loin d’être rigides, ou solidement guidées par des protocoles précis, (comme par exemple le massage thaï), offrent une large place à l’expérimentation, à l’improvisation et à l’écoute du contexte et des corps en présence. Ces pratiques ont donc un fort potentiel performatif et créatif.

Enfin, le fait de pouvoir « toucher » par l’intermédiaire d’un objet [un rebozo ou un oreiller], qui fait office à la fois de lien et d’entremetteur sensible, est une piste riche à l’époque post-pandémique et post mouvement #metoo où la question du toucher direct d’un corps par un autre devient terrain miné.

J’ai appris une partie du pillow training avec Loïc Touzé, lors de ma participation au projet “Autour de la table” (Montréal, 2015, Nantes, 2016) et j’ai été initiée à la pratique de la manteada par Andrea de Keijzer Ulate. Andrea et moi avons commencé dès l’été 2023 à organiser des ateliers ouverts à toustes au StudioD à Montréal. Puis je l’ai invitée à l’UQAM pour transmettre cette pratique à un groupe composé d’étudiant·es du 1er et 2e cycle, de professeur·es et de chargé·es de cours.

Andrea (mai, 2024) :
« Cette pratique [la manteada] est politique. Il n’y a pas d’ordre [ex. Ordre des médecins]. Dans les sociétés du Nord, pour toucher un autre corps, tu as besoin d’un diplôme et d’un permis, et tu dois respecter des règles. Tout est codifié et contrôlé.

En tant que doula, tu n’as pas le droit de toucher le ventre d’une autre femme.

Pourtant, nous savons lire un corps, nous utilisons notre intuition et notre expérience pour savoir, [en touchant le ventre d’une femme enceinte], “ça c’est une tête, ça c’est un pied”.

Il y a plein de possibilités d’être en contact. Nous devons nous réapproprier la possibilité de prendre soin les unes des autres.

Sans faire de grands gestes ou de grandes manipulations. »

RÉSIDENCE
DE RECHERCHE
CRÉATION
SUR LE
POTENTIEL DU REPOS

Le laboratoire 01 a pris la forme d’une résidence artistique et s’est déroulé au mois de mai 2024 à l’École supérieure de théâtre (ÉST) et au Studio D (Montréal). Nous avions deux semaines et j’ai proposé une structure de travail qui suivait les étapes suivantes :

1. PRÉPARER

MERCREDI 22 mai

2. RECEVOIR

Inspiration : le corps de la Manteada : approfondir, répéter, récolter.
JEUDI 23 mai
VENDREDI 24 mai

3. OUVRIR LES POSSIBLES -
tisser avec les anciennes
et celleux qui viennent

Création : suivre des pistes, tisser des liens, développer des outils pour le travail du corps de l’acteurice et pour d’autres corps.

MARDI 28 mai
MERCREDI 29 mai
JEUDI 30 mai
VENDREDI 31 mai

4. CRÉER en CO-AFFECTION

Inventer collectivement deux actions d’infiltration de la Manteada dans l’université.

SAMEDI 1er juin

5. INFILTRER - POLINISER - DONNER

Mettre en oeuvre les actions inventées dans le contexte de résidence.

LUNDI 3 Juin

6. AMPLIFIER - VISIBILISER - INTÉGRER

Intégration : écriture et émergence des traces, retours critiques et réflexifs, possibles ouverts par la pratique.

JUIN-SEPT 2024 : ÉCRITURE

ÉQUIPE
PRACTICIENNES de la MANTEADA
ÉTUDIANTES
CHERCHEURES
DANSEUREUSES
TISSEUREUSES

Je suis accompagnée dans cette première partie de l’aventure par un groupe composé de dix personnes : Andrea de Keijzer Ulate (danseuse, chorégraphe doula mexicaine, co-directrice de Colectivo Rebozo, maman de deux petit·es humain·es, Alarii et Alaïa), Angie Yañez (créatrice mexicaine de Colectivo Rebozo, psychopédagogue, accompagnante à la naissance, maman de Atreyou), marie bardet (danseuse et philosophe franco-argentine), Maude Lafrance Blanchette (chercheure canadienne, performeure, maman de Romain), Mathi LP (artiste en arts vivants, practicien·ne somatique et massothérapeute québécoise, édudiant·e à la maîtrise en danse à l’UQAM), Julie Le Tallec (étudiante de 2e année au BAC en théâtre à l’UQAM), Chiara Fossati (scénographe suisse, étudiante au certificat en arts visuels et médiatiques à l’UQAM), Audrey Gendron-Paiement (étudiante de 1er année au BAC en théâtre à l’UQAM), Simon Rioux (étudiant de1er année au BAC en théâtre à l’UQAM).

J’ai longtemps réfléchi à la composition de ce groupe.

J’essayais de pressentir quel serait l’équilibre le plus juste entre les personnes (et les personnalités) que je voulais inviter et les nécessités du projet. C’est un art de l’équilibre et de la divination que je tiens de ma codirectrice de thèse, Lin Snelling, danseuse, chorégraphe et professeure de mouvement au département de théâtre de l’université de l’Alberta, que j’ai vue à l’œuvre lors de la composition de l’équipe pour son projet A Sounding line (2020).

Quelles personnes seront capables de travailler ensemble et de collaborer ? Soit de « chercher, reconnaître et valoriser la collaboration » (Lippi, Salmon, p. 22, 2023)?

Pour « travailler en collaboration, c’est-à-dire entre pair·es, entre personnes [ayant des expertises différentes et complémentaires] qui cheminent ensemble vers une œuvre commune, il faut tout d’abord que chacun·e se considère responsable de la part qui, dans la collaboration, lui revient. […] Que chacune sache faire des propositions […] Et pour que ces propositions soient pertinentes, nous ne pouvons pas nous occuper uniquement de nos rôles, nous devons considérer l’ensemble, le groupe, la partition [de la recherche-création] toute entière. Nous devons la prendre en charge, la considérer nôtre » (idem).

C’est en ayant ces mots des actrices Daria Lippi et Juliette Salmon en tête et forte de l’expérience avec Lin Snelling que j’ai composé petit à petit ce groupe de recherche.

Il était important pour moi que ce groupe rassemble des personnes ayant des expertises distinctes, qu’elles viennent du milieu universitaire et d’autres horizons. J’ai donc invité certain·es étudiant·es du cours de 1er année de mouvement que j’avais pu voir au travail pendant un an [Audrey, Simon], deux étudiantes de 2e année venant de champs disciplinaires différents (théâtre et art visuel) [Julie, Chiara], un·e étudiant·e de 2e cycle en danse avec laquiel je collabore sur d’autres projets et qui a une pratique en massage thaï et en somatiques [Mathi], une chargée de cours nouvellement invitée comme professeure à l’ÉST, qui s’intéresse à la performance selon des approches féministes [Maude].

Dans un premier temps, j’avais invité uniquement Andrea de Keijer Ulate comme intervenante extérieure et transmettrice de la pratique de la manteada, et je pensais inviter Angie Yañez comme experte sur les questions éthiques de façon occasionnelle. Mais il est apparu évident, en discutant avec elle, que sa présence était nécessaire pendant toute la durée de la recherche. Enfin, la présence de la danseuse et philosophe franco-argentine marie bardet, rendue possible par une collaboration financière avec la Société Québécoise d’Études Théâtrales (SQET), est venue compléter notre groupe de façon merveilleuse : son acuité sur les questions éthiques liées aux contextes de recherche et de création ainsi que ses accointances avec les approches et théories queer « cuir » sont extrêmement pertinentes pour le projet dans son ensemble.

Le rapport collaboratif s’est pensé et mis en œuvre de multiples façons. Tout d’abord, sous forme d’ateliers préparatoires avec Andrea afin de tester des idées sur des temps réduits, puis lors de discussions et de rencontres préparatoires avec chaque participante individuellement. Enfin au cœur même des deux semaines de recherche, où chaque moment de pratique a été suivi ou précédé de discussions (type cercle de parole, Magnat, 2020) permettant de décider collectivement de l’agencement des différents temps d’exploration et de travail. Les discussions de fin de journée ont été enregistrées.

marie bardet a également guidé à la fin de la deuxième semaine une pratique mêlant lecture à haute voix, pratique somatique et écriture collective qui est venue proposer un autre mode d’être avec le corps et la pensée en train de se fabriquer. Une forme moins compartimentée, en quelque sorte, que les alternances entre pratiques, cercles de parole et écriture que je proposais.

Après nous avoir demandé de caresser avec nos doigts humectés de salive « les points d’interrogation » de nos deux oreilles, elle nous a proposé d’écrire sur une immense feuille de papier blanc des intuitions sous forme de questions “incomplètes” entourées de deux points d’interrogation utilisés en espagnol (mettre les deux points). Elle nous lisait en même temps des extraits de son dernier livre, Perder la cara. Une fois la feuille couverte de questions, sa proposition était d’intervenir sur certaines d’entre elles, en raturant des parties pour les compléter et/ou les détourner.

QUELQUES PISTES
MÉTHODOLOGIQUES
ET DES ÉTHIQUES
MOUVEMENTEMENTÉES

Je vais maintenant revenir sur les approches méthodologiques mises en œuvre dans ce projet. Je souhaite également nommer les principes éthiques qui furent les nôtres et qui continuent de “mouvementer” [Emma Bigé] la recherche. En effet, ce projet qui déplace des savoirs-faire d’un contexte à un autre — en l’occurrence, des lieux de pratiques des sages-femmes traditionnelles mexicaines vers le milieu universitaire et celui de la création en danse — demande une délicatesse éthique que nous avons tenté, de plus d’une façon, de prendre en compte, d’interroger et de mettre en discussion collectivement.

marie bardet a d’ailleurs énoncé le défi ainsi : « Quels enjeux dans le fait de venir du sud du sud [de l’Argentine] dans le nord des Amériques [le Canada] pour rencontrer et apprendre une pratique mexicaine? »

Au début du projet, j’ai nommé plusieurs points pour clarifier les éthiques du projet” Vous pouvez en trouver une version plus à jour datant de mars 2026, à la suite de la présentation générale du projet [ICI].

  • Toutes les participantes sont payées, y compris les personnes étudiantes. Chacune est invitée à respecter son rythme, ses besoins : si une personne a besoin de s’allonger et/ou de dormir durant une phase de la recherche, elle peut le faire. J’ai confiance que le travail se fera de manière transversale. J’ai observé et expérimenté cette approche lors de la formation « Soin Rituel Mexicain avec Rebozo » offerte par Andrea et Angie, que j’ai suivie en avril 2024. Il est assez étonnant de voir combien ce que j’appelle une « structure souple » d’apprentissage, qui donne la permission d’être avec « son corps et son humeur du jour » (Loïc Touzé), plutôt que de dissoudre le travail, lui permet de s’accomplir de façon organique et selon une logique propre et équilibrée. Bien évidemment, cela ne suffit pas, mais questionne ce qui peut être accompli, sans forcer, sans laxisme non plus, dans un rapport d’écoute entre l’individu et le collectif – c’est-à-dire lorsque les personnes impliquées dans un projet ont la capacité de se responsabiliser et de se positionner, en reconnaissant leurs propres besoins et ceux du projet.
 
  • Le désir de chacune de participer au projet se vérifie à chaque étape et peut être remis en question.
 
  • Rien n’est écrit, exposé à l’extérieur du groupe, sans une vérification et une validation.
 
  • Chacune arrive avec son expertise propre et donc sa façon singulière de s’engager dans la recherche et d’en rendre compte.

Les rebozos du projet ont été achetés en respectant l’éthique relationnelle dont ils dépendent : nous avons organisé une rencontre par WhatsApp avec Teresa López Montaño, son mari Manuel Bazán Chávez et Hugo Martinez qui tissent les rebozos, pour échanger sur leur mode de fabrication, leurs usages ancestraux et contemporains et leurs contextes de fabrication à Teotitlán del Valle (Oaxaca, MX). Ils nous ont parlé de la perte de la langue zapotèque par les jeunes générations, des usages ancestraux du rebozo, de la survie de leur village grâce à l’artisanat, de la résistance des villageois·es après l’instauration d’une base militaire sur leurs terres ancestrales. Iels ont également été rémunérés pour leur intervention.

À la fin des deux semaines de recherche, nous avons eu une discussion collective, afin d’aborder un ensemble de questions qui nous semblaient importantes : comment allions-nous continuer de pratiquer la manteada hors de la présence d’Andrea et Angie ? Pouvions-nous utiliser le terme de manteada et, si oui, comment ? Comment rapporter à Teresa, Manuel, Hugo et Loïc les cheminements que notre recherche avait pris, tout en reconnaissant leurs apports ? Comment chacune – y compris Andrea et Angie – pouvait-elle utiliser les découvertes faites ensemble, en dehors de notre cadre commun, tout en respectant les éthiques du projet ?

Nous avons établi que les rebozos faisaient partie du projet de recherche et qu’ils n’étaient donc pas ma[notre] propriété, mais sous ma[notre] responsabilité partagée et que chacune pouvait les utiliser pour pratiquer les manœuvres sur des ami·es ou des membres de sa famille. Nous avons aussi clarifié que personne dans ce groupe ne pouvait être rémunérée en échange d’une manteada, ni offrir cette pratique dans un cadre thérapeutique qui nécessiterait d’autres compétences.

ÉTHIQUES
ÉCRITURES

Les textes 01 à 06 dont j’ai écrit les premières versions en été 2024 se tissent avec les voix de chaque participante. Plutôt que de retranscrire directement les extraits des conversations – ce que je trouve souvent un peu laborieux à lire – j’écris avec les échos et les résonances de nos conversations et de leurs enregistrements. Ma façon de rendre compte de ce tissage ou de cette texture rebozonienne est de mettre entre parenthèses le prénom des participantes lorsque cela semble opportun ou de faire apparaître en exergue des extraits de conversations enregistrées, revisitées pour la fluidité de la lecture.

Nos pensées ne sont pas séparées, mais entrelacées entre elles, entre nous, au travers et avec nos pratiques de la manteada, du pillow training et avec les rebozos et les oreillers avec lesquels nous sommes entrées en contact.

Ce ne sont pas des contacts polis

Ce sont des contacts intimes
des contacts baveux
Entissés de larmes
De salive
De soupirs
De relâchements
De crispations
De bâillements
D’ennui(s)
D’assoupissements
De pensées joyeusement vagabondes
De pensées érotiques (ça c’est marie bardet qui écarte les voiles de ces pensées)
D’imaginaires BDSM (marie bardet)

Questions et découvertes n’émergent jamais de manière linéaire.
Elles apparaissent toujours à l’entrecroisement de fils, dont certains sont déjà tissés ensemble et d’autres plus éloignés.

Émerger :
Être, sortir au-dessus de la surface de l’eau
Être, entrer dans une zone lumineuse.
Devenir peu à peu audible ou visible

Émerger du sommeil, de la fatigue. (CTRL)

Notes

Liberame est une installation performative quie s’est étirée sur plusieurs jours. Je suis restée dormir, sans manger, sur les lieux de la performance jusqu’au moment de l’ouverture du festival.

Le pillow training est une méthode que Loïc Touzé expérimente depuis plusieurs années pour travailler la motricité corporelle au moyen d’une « extériorisation pondérale » donnée par un coussin que l’on manipule, lance, soutient, etc. Cette pratique engage le corps dans tous les aspects de la relation : empathie kinesthésique, écoute, coordination. De façon générale, tous les exercices de travail corporel proposés avec le coussin, seul ou à deux, permettent d’éprouver le corps comme étendue, relation, configuration et transfiguration (source : site du Centre national chorégraphique La Rochelle