Pourrions-nous écrire autrement qu’assise? Telle est la question que je me pose alors que je relis mes notes et entre dans l’écriture de cette première partie du texte que j’imagine telle une première « impression » ce que que la manteada « fait » à nos corps et à nos pensées. En forme de liaison entre les mots et la sortie du sommeil : je me suis levée à 6 heures ce matin pour écrire, profitant de ce moment où tout est [tu es] encore « à venir » ou bien pour retrouver l’état de corps dans lequel nous revenons après avoir reçu una manteada et que nous nous extirpons des enroulement des rebozos.
Image Camille Renarhd – Julie le Tallec
La manteada est une pratique de soin, une sorte de « massage »1 ancestral-contemporain–mexicain qui se pratique avec un ou plusieurs rebozos. Il est traditionnellement pratiqué dans les soins postpartum pour aider la personne qui vient de donner naissance à se « rassembler » (littéralement à refermer les os du bassin), à intégrer physiologiquement et émotionnellement la transition qui s’opère entre la grossesse et l’enfantement et à se sentir soutenue et accompagnée dans son processus par un cercle formé d’amies, de practicien·nes ritualistes ou/et de doulas. La pratique de la manteada s’est étendue de nos jours en Amérique du Nord et en Europe (tout particulièrement en France), et est offerte dans le cadre de l’accompagnement à la naissance, de rituels de passage (ex. deuil, changements significatifs de vie) et comme massage de bien-être. La manteada se pratique sur une personne allongée au sol ou, parfois, assise (mais c’est plus rare). « Des mouvements doux et vigoureux » (site internet de Collective Rebozo, texte écrit par nos collaboratrices Angie Yañez et Andrea de Keijzer Ulate), différentes qualités d’enveloppements, de serrages et de bercements sont offertes à la personne allongée au sol par l’intermédiaire des rebozos. Cela aide à réchauffer le corps, « à libérer des tensions, à détendre les tissus et [l’activité mentale]. (…) La manteada apprend « à lâcher prise, à être portée, à recevoir » (idem) et accompagne la personne qui reçoit dans un état de détente qui peut aller jusqu’à des états de demi-sommeil et d’endormissement profonds et restaurateurs.
Il s’agirait évidemment de tracer plus en détails les origines de la manteada et ses usages traditionnels, ancestraux et contemporains, mais ce n’est pas l’objet de ce texte.
Le rebozo est une pièce de tissage (manta en espagnol) rectangulaire, généralement très longue, tissée en coton, en soie, en laine ou en un mélange de ces matières. « Il peut être uni ou décoré de bandes longitudinales ou de motifs réalisés à partir de fils de chaîne avec des fils de réserve (ikat ou jaspe), avec des pointes, rapacejo, aux extrémités, travaillées selon diverses techniques telles que le pleita, le tressage ou le macramé avec les sections des fils de chaîne non tissés » (Gàmez Martinez, 2009, p. 21).
Le rebozo est un tissage « ambigu », sa texture n’est pas limpide. Il n’est pas que l’emblème lumineux de la culture traditionnelle mexicaine, comme cela l’est devenu autant dans les milieux intellectuels que dans les milieux populaires (voir Frida Kahlo et les peintures des muralistes mexicains), depuis la révolution mexicaine (1915-1917).
C’est une espèce bâtarde, pleine de plis, de mystère et de glissements.
Elle porte les savoir-faire mexicas (autochtones du territoire aujourd’hui appelé Mexique) du tissage et du filage qui se transmettaient de mère en fille : la technique du filage était transmise dès l’âge de 6-7 ans et celle du tissage à l’adolescence. Les métiers à tisser mexicas, légers et peu encombrants, se déplaçaient facilement et il n’était pas rare de voir des femmes se déplacer en marchant et en filant (Snyder, 2023) [j’en reviens à me demander si écrire en marchant et non assise ne serait pas une posture fondamentalement contre-coloniale].
Étant donné l’importance du rebozo (cuerpo-rebozo) dans ce projet de recherche-création, je voudrais déplier quelqu’un de ses fils « ambigus » et suivre les réflexions qui en découlent pour ensuite interroger la manière dont cet objet relationnel (Suelny Rolnik, Ligia Clark) a le potentiel de venir contaminer nos pratiques de studio, de soin et de création in situ.
Avec l’arrivée des Espagnols au Mexique et l’imposition du régime colonial de la Nouvelle Espagne (1536), le tissage et la production d’étoffes sont transformés. Les colons instaurent des ateliers textiles alors qu’avant les tissages étaient fabriqués par les femmes dans leurs maisons, édictent des lois, dont les lois somptuaires2, et imposent des doctrines religieuses visant à contrôler et à couvrir – littéralement – les corps des populations locales et tout particulièrement les corps des femmes (Snyder, 2023, je cherche une autre référence).
Les savoirs textiles des femmes mexicas sont détournés de leurs fonctions et sont exploités pour produire de nouveaux objets. Les lois coloniales, telles que l’édit de l’Audience royale de Nouvelle-Espagne de 1582 (voir note 2 et passer en note 3), et les transformations sociales qui en ont découlé, ont en effet contraint les artisanes à transformer les textiles traditionnels en objets utilitaires qui profitent à l’économie coloniale : des objets de luxe pour les classes supérieures (colons et castes hautes de la société mexica), pour l’exportation et pour l’église3 (vêtements du clergé, nappes des autels).
Les corps des tisseuses ne sont plus libres d’être en mouvement – de marcher en filant – et sont enfermés dans des corrals – les ancêtres de nos usines et filatures. Il faut produire plus, de plus en plus vite, ce qui entraîne épuisement, maladies – parfois mortelles – mais aussi perte des savoirs mexicas4, (compartimentation des tâches – Andrea?).
Les savoirs-faire locaux vont être exploités pour produire de nouveaux objets qui servent l’économie coloniale. Il n’y a donc pas qu’extraction des ressources en termes de matières premières, mais aussi en termes de savoir-faire. Ces savoirs-faire sont extraits de leur contexte social, relationnel, peut-être aussi cérémoniel, pour servir la machinerie coloniale. Il y a donc pour les populations locales une triple dépossession : celle des connaissances, celle du temps (le temps que cela prend pour faire un tissage tout en restant dans la vie, dans le mouvement, dans la présence au monde, dans le plaisir de tisser pour sa famille et quelques personnes extérieures), et celle du corps, surtout du corps des femmes (quoique je pense que les corps des hommes ont été tout autant exploités et empêchés) qui sont infériorisés, exploités dans les ateliers (donc extraits de leur foyer) et contaminés par le sexisme perfide de l’Église catholique (Snyder, 2023).
La structure du pouvoir colonial contribue à l’émergence de systèmes sociaux inégaux et renforce « les classifications raciales et sexuelles utilisées pour justifier la domination économique et culturelle sur la population locale ». (Snyder, 2023, s.p.) La mise en place d’un système de classes, hiérarchique et violent5, profite aux colons espagnols et permet l’assujettissement, le contrôle et l’infériorisation des Mexicas et plus tard des esclaves venus d’Afrique (qui sont au plus bas de l’échelle), des criollas (Espagnols nés sur place) et des meztizos/meztizas, c’est-à-dire les descendant·es de parents espagnols et mexicas (autochtones)6.
Les changements ont aussi lieu dans les espaces intimes du quotidien où les femmes, surtout des classes plus pauvres, perdent petit à petit leurs pouvoirs et leur légitimité dans l’espace familial, ce qui justifie leur utilisation continue comme main-d’œuvre pour la production de vêtements et de textiles et « renvoie à l’émergence du sexisme au sein du système colonial » (Snyder, 2023, s.p.).
Le travail des femmes était nécessaire non seulement pour répondre à la demande de l’élite en produits de luxe, mais aussi pour habiller la majorité de la société coloniale, comme les travailleurs asservis, les ouvriers du bâtiment et les hommes employés dans les mines d’or et d’argent de Taxco et du Michoacán. Malgré la mise en place d’ateliers, un édit de 1549 avait explicitement interdit “d’enfermer les femmes dans des corrals ou ailleurs pour filer et tisser les vêtements qui devaient être donnés en tribut, et elles avaient la liberté de le faire dans leurs maisons pour ne pas être exploitées”. Bien que destiné à épargner aux femmes autochtones les formes les plus dures de travail forcé, cet édit était totalement inapplicable, car de nombreuses usines textiles continuaient à produire sans relâche et à un rythme rapide (Yolanda Fabiola Orquera, 2008, p.168).7
Le rebozo apparaît dans ce contexte tel un tissage « meztiso » (métisse) aux fils de chaîne et fils de trame tendus [Le fil de chaîne est un fil disposé dans la longueur, tandis que le fil de trame est placé dans le sens de la largeur. C’est l’entrecroisement de ces deux fils qui donne un tissu]. Le rebozo tangue entre ses fils de chaîne et ses fils de trame, entre pratiques artisanales vernaculaires et « emprises» coloniales.
Le mystère de sa création demeure cependant entier, et de nombreuses théories circulent sur ses origines et son usage initial, avant qu’il ne devienne l’emblème culturel mexicain que nous connaissons aujourd’hui.
Chloë Sayer7 suggère qu’il est une « déviation » d’une cape, la mantille, que portaient les hommes espagnols. Ou bien qu’il s’est développé à partir de petites coiffes carrées appelées rebozos qui étaient utilisées en Espagne. D’autres théories soutiennent que le rebozo est une adaptation de vêtements sud-asiatiques, comme le châle ikat (le ikat est une technique de teinture qui vient d’Asie et qui va être introduite par le système colonial)8 connu pour être fabriqué et utilisé par les Bagobo, des autochtones des Philippines9, ou même comme une variante du sari indien. Selon la chercheure et anthropologue mexicaine Anna Paulina Gómez Martínez, le rebozo pourrait avoir des liens avec le talhareme ou l’almaizal, coiffes utilisées par les femmes musulmanes à l’époque de la domination islamique sur l’Espagne (exemple et dates : fin du Moyen Âge). Ce qui ne serait pas étonnant, étant donné l’importance de la culture arabe et ses influences sur la culture espagnole. Évidemment, l’influence des riches traditions textiles mexicas ne peut être négligée dans la création d’un tel vêtement et le rebozo pourrait aussi être un descendant du vêtement de portage préhispanique appelé ayatl (ou aussi tilma, ixtle, mámatl).
Destinées à contenir dans des limites jugées raisonnables le train de vie des citoyens, ou des sujets, les lois somptuaires ont été en usage dès l’Antiquité dans les cités grecques et à Rome. Elles témoignent de l’existence d’un pouvoir assez fort pour restreindre les libertés individuelles au profit d’un bien commun. L’esprit qui les inspire peut varier, mais elles sont généralement axées sur trois thèmes essentiels : une préoccupation morale ou religieuse tendant à préserver le corps social de la corruption, de la luxure et à le maintenir dans une frugalité inséparable de la vertu ; un motif économique qui est souvent la nécessité d’empêcher l’évasion de la monnaie par des importations de produits de luxe et en général de limiter les dépenses improductives, comme celles que représente l’acquisition de bijoux, de fourrures, d’étoffes et de garnitures d’or et d’argent et même d’étoffes de certaines teintes (comme l’écarlate) particulièrement chères ; le désir, enfin, de maintenir la hiérarchie sociale existante. Solange MARIN. SOMPTUAIRES LOIS [en ligne] (consulté le 4 août 2024). Disponible sur In Encyclopædia Universalis.
L’Église est devenue un substitut aux temples mexica en tant que consommateurs de produits textiles. Elle a utilisé la […] domination religieuse et idéologique sur les femmes pour accumuler des vêtements et des textiles destinés au clergé, à ses aumônes et à ses hôpitaux, ainsi que des nappes d’autel richement brodées et d’autres textiles liturgiques (Snyder, 2023, s.p.).
Les systèmes de castes existaient déjà chez les Aztéques qui est une culture qui s’est appropriée aussi des savoirs faires et des ressources d’autres peuples autochtones moins guerriers (exemples) et il ne s’agit donc pas de romantiser la culture mexica comme un monde idéal, sans rapports de pouvoir. « La société mexica était complexe et reposait principalement sur un schéma hiérarchique de domination des classes sociales inférieures. Les classes d’élite, composées de la royauté, de la noblesse, des chefs militaires et religieux et des scribes, recevaient la majeure partie des tributs envoyés à la capitale » (Karli Snyder, 2023, s.p.).
Avec l’augmentation exponentielle de la production et de la consommation de textiles, le gouvernement espagnol promulgue des lois somptuaires comme nous l’avons vu plus haut dans le texte, afin d’identifier la classe et le statut social d’une personne sur la base de son apparence. Le but est de réguler l’acquisition des produits de luxe qui deviennent plus largement accessibles à toutes les classes sociales. Avec l’apparition de nouvelles hiérarchies sociales qui émergent avec les mariages entre Espagnols, Mexicas et Africains, les questions relatives à « la pureté de la lignée d’un·e individu·e » préoccupent les fonctionnaires du gouvernement. La croyance en l’existence d’une descendance espagnole intacte étant au sommet de la structure sociale coloniale.
Orquera, Y. F. (2007). “Race” and “Class” in the Spanish Colonies of America: A Dynamic Social Perception. Dans M. R. Greer, W. D. Mignolo et M. Quilligan (dir.), Rereading the Black Legend: the discourses of religious and racial difference in the Renaissance empires. University of Chicago Press.
Les techniques de teinture ikat d’Asie étaient pratiquement identiques aux styles plangis autochtone utilisés depuis longtemps, à la seule exception de la quantité d’étoffe teinte avant le tissage. Davis décrit cette adoption de la technique asiatique comme étant due à la perte des connaissances autochtones qui n’étaient plus disponibles pour les générations suivantes de producteurics de textiles (Snyder, 2023, s.p.).
Virginia Davis, “Resist Dyeing in Mexico: Comments on Its History,Significance, and Prevalence,” in Textile Traditions of Mesoamerica and theAndes: An Anthology, ed. Margot Blum Schevill, Janet Catherine Berlo, andEdward B. Dwyer (Austin: University of Texas Press, 1996), 310.
Une théorie est que le rebozo a pu être influencé par les Philippin·es à travers la route du galion de Manille, qui reliait l’Asie au Mexique en arrivant au port d’Acapulco.
De nombreux arts et vêtements traditionnels ont été réglementés par des lois établies au cours des premières années de la vice-royauté, d’abord établie et maintenue sous la domination des Habsbourg de 1535 à 1700, afin de contrôler et de normaliser les comportements féminins. Avec l’émergence d’une nouvelle identité sociale, celle de la métisse, les productions textiles ont acquis une distinction plus nuancée en tant que marque de cette nouvelle identité coloniale (Karli Snyder, 2023, s.p.).
« Ce châle était un vêtement de pudeur qui servait également de distinction sociale au sein de la population féminine de la Nouvelle-Espagne et du Mexique du XIXe siècle. Son usage s’est répandu dans toute la Nouvelle-Espagne, du Nouveau-Mexique au Guatemala » (Gómez Martínez, 2009, p.22) ».
Source : site de ressources étymologiques hispanophones, www.deChile.net.
Pratique rituelle où l’on marche en cercle autour d’un objet, d’un lieu sacré ou d’une personne, souvent dans un but religieux ou magique, pour accumuler du mérite, purifier l’esprit ou créer une protection.
Par ailleurs, Anna Paulina Gómez Martínez vient bousculer l’idée que l’usage premier du rebozo serait d’être un vêtement pour se réchauffer, comme l’affirment, en se citant réciproquement, d’autres anthropologues, (ex. Gerardo Murillo, 1980, Ruth D. Lechuga, 1987). À partir des recherches développées dans sa thèse intitulée El rebozo. Estudio historiográfico, origen y uso, Gómez Martínez (2009) affirme que le rebozo est à l’origine un vêtement de « pudeur » [prenda de recato]. Son usage serait lié à l’objectif de la législation vice-royale d’assimiler les corps des hommes et des femmes mexicas à ce que les Espanol·es « considéraient comme une société chrétienne acceptable et civilisée, ce qui incluait un plus grand nombre de lois sur la tenue vestimentaire10 » (Snyder, 2023, s.p.). L’église s’octroie en effet la mission de contrôler les corps et demande aux hommes et aux femmes de se couvrir le visage et le torse pour entrer dans les églises11.
L’étymologie de rebozo vient étayer cette thèse. Le mot rebozo (cape ou couverture qui couvre le visage jusqu’aux yeux) vient en effet de rebozar dont un des sens est « se couvrir le visage avec un vêtement ». Bozo est dérivé du latin bucca « bouche »12.
Il est fort probable que le rebozo se tienne et (se) joue des multiples textures et mémoires de ses origines et qu’elles soient toutes – à un certain degré – contenues dans cet objet « syncrétique »13 (Snyder, 2023, s.p.). Et c’est ce qui lui donne – dans toute sa simplicité de tissage rectangulaire – ce pouvoir d’activer des imaginaires qui nous touchent, et qui nous convient à continuer le jeu des sens et des usages « intertissés ». Une tête couverte d’un rebozo ne serait-elle pas aussi un espace propice aux rêves et aux conspirations, dans le sens de « respirations partagées » (Camille Louis, La conspiration des enfants Les combats de Anna, Ashkan et Julia, 2021).
Il est également joyeux de venir jouer dans les torsions et de s’éloigner d’une idée de pureté des origines. Vive les circumambulations!14 En effet, vers la fin de la période coloniale, détournant, « tordant » et renversant les volontés de contrôle des corps de l’Église et du régime colonial, les femmes venant de toutes les couches de la société commencèrent à porter le rebozo, non plus pour se couvrir le visage, mais comme ornement et parure (trouver iconographie). Il devient le symbole non seulement des femmes des classes inférieures, mais aussi de toutes les femmes de la société coloniale. Évidemment, les différences ne s’effacent pas. Les robozos des classes plus hautes sont en soie ou brodés d’or, avec des deshilados [franges] très complexes, alors que ceux des classes sociales plus basses sont en fibres de maguey ou en coton (le coton poussait localement).
Le rebozo, surtout à partir du milieu du 19e siècle, devient un objet multifonctionnel – à l’image de l’ancien mámatl (note sur les noms?) préhispanique (Gómez Martínez, 2009). Il sert à protéger des rayons du soleil ou du froid, à porter et à couvrir les enfants, fait office de panier pour les marchandises, protège la nourriture. Il est aussi utilisé pour faciliter l’accouchement et pour masser, comme dans la pratique de la manteada. Les rebozos sont même utilisés comme linceuls mortuaires : des rebozos de olor [Rebozos d’odeur] ou de aroma [aromatisés] servent à enrouler les corps et à empêcher leur putréfaction (Gómez Martínez, 2009).
À partir du début du 20e siècle, le rebozo apparaît tel un symbole de la culture mexicaine et de ses mouvements de résistance anti-impérialistes. Durant la révolution mexicaine (1910-1917) les Adelitas15 font du rebozo un élément essentiel de leur habillement. Un peu plus tard, des figures iconiques telles que Frida Kahlo et María Félix le portent avec fierté, le présentant comme un symbole d’élégance, de force de leur héritage culturel « mestizo » et de résistance à l’impérialisme. Plus récemment, il a été adopté par les Zapatistas et le mouvement chicano. Il semblerait que cela soit aussi au cours du 20e siècle que le rebozo soit intégré dans différentes pratiques culturelles dont les rituels d’accouchement et de post-partum.
Le rebozo était-il dès le départ « un moyen pour les femmes coloniales, en particulier les femmes meztizas, d’affirmer leur autonomie en créant un objet qui était un symbole visuel de l’héritage culturel et de l’identité de genre, produit en dehors des confins du système des ateliers textiles – soit dans la sphère domestique – et en dehors des réglementations coloniales », comme l’affirme Karli Snyder (2023)?
Par désir d’une nouvelle torsion et pour échapper sans doute à une interprétation trop unilatérale, je propose de cheminer avec la thèse d’Anna Paulina Gómez Martínez qui propose une piste de traverse. Partant de ses recherches qui prennent comme origine du rebozo, un vêtement de pudeur pour cacher les visages des femmes dans les églises catholiques de la Nouvelle-Espagne, elle suggère que l’objet, se rendant disponible – il était en quelque sorte sous la main – serait devenu une invitation à en multiplier les usages. L’objet est une « prise » (Stengers) et offre les possibles de ses extensions. L’objet répond à des besoins utilitaires (porter, couvrir, réchauffer, bercer, masser) et, à travers ces nouveaux usages, se transforme, se détourne et s’invite dans les pratiques quotidiennes-ancestrales-contemporaines. Le rebozo dévie des usages imposés, non par désir révolutionnaire, mais pour répondre aux nécessités del dia a dia [du quotidien], jusqu’à devenir, petit à petit, un symbole culturel.
Cette re-création et cet emmêlage des usages nous inspirent.
Dans quelles déviations nous situons-nous, nous comme artistes, penseureuses, chercheures du nord, du sud et du « sud du sud » comme le dira marie bardet lors de notre premier laboratoire, récepteurices de ces rebozos de Teotitlán del Valle qui transportent leurs contextes mystérieux et insondables et s’invitent dans nos pratiques chorégraphiques et (éco)somatiques?
Aujourd’hui, nous nous situons dans un moment de [ré]-affirmation de ces cultures populaires-ancestrales-contemporaines. Après le mouvement de modernisation des années 60 où le rebozo s’est vu « chassé » des milieux riches (par mépris des classes populaires qui l’utilisaient beaucoup), il reprend du galon. Il se montre sous toutes ces formes, déploie ses couleurs, devient le cœur névralgique de la production artisanale de plusieurs communautés indígenas [autochtones ] (REF), s’exporte, et s’expose sur tous les corps, indépendamment de la classe ou du genre.
La question est de savoir ce qu’il va faire à nos corps, à nos pensées et à nos contextes – artistiques, universitaires, militants, de soin. Serons-nous capables de l’écouter et de nous laisser imprimer par ses clairs-obscurs, ses paradoxes et ses invitations à nous laisser envelopper et bercer ? Plutôt que d’obéir aux dictats religieux ou d’adhérer au mythe des origines, laissons toute la place à des rêves et des contacts fibreux et baveux.
Maintenant que nous savons un peu plus avec quelles histoires nous travaillons, dans quel sens la trame du projet nous fait cheminer et quelles alliances possibles s’invitent dans le tissage des rebozos, je propose quelques reprises – pas toujours en suivant la trame prévue -, qui font écho à ce qui s’est tissé en nous et entre nous durant nos deux semaines de pratique collective en mai 2024 à Montréal [voir texte 02 à 06].
Pourrions-nous écrire autrement qu’assise? Telle est la question que je me pose alors que je relis mes notes et entre dans l’écriture de cette première partie du texte que j’imagine telle une première « impression » ce que que la manteada « fait » à nos corps et à nos pensées. En forme de liaison entre les mots et la sortie du sommeil : je me suis levée à 6 heures ce matin pour écrire, profitant de ce moment où tout est [tu es] encore « à venir » ou bien pour retrouver l’état de corps dans lequel nous revenons après avoir reçu una manteada et que nous nous extirpons des enroulement des rebozos.
Image Camille Renarhd – Julie le Tallec
La manteada est une pratique de soin, une sorte de « massage »1 ancestral-contemporain–mexicain qui se pratique avec un ou plusieurs rebozos. Il est traditionnellement pratiqué dans les soins postpartum pour aider la personne qui vient de donner naissance à se « rassembler » (littéralement à refermer les os du bassin), à intégrer physiologiquement et émotionnellement la transition qui s’opère entre la grossesse et l’enfantement et à se sentir soutenue et accompagnée dans son processus par un cercle formé d’amies, de practicien·nes ritualistes ou/et de doulas. La pratique de la manteada s’est étendue de nos jours en Amérique du Nord et en Europe (tout particulièrement en France), et est offerte dans le cadre de l’accompagnement à la naissance, de rituels de passage (ex. deuil, changements significatifs de vie) et comme massage de bien-être. La manteada se pratique sur une personne allongée au sol ou, parfois, assise (mais c’est plus rare). « Des mouvements doux et vigoureux » (site internet de Collective Rebozo, texte écrit par nos collaboratrices Angie Yañez et Andrea de Keijzer Ulate), différentes qualités d’enveloppements, de serrages et de bercements sont offertes à la personne allongée au sol par l’intermédiaire des rebozos. Cela aide à réchauffer le corps, « à libérer des tensions, à détendre les tissus et [l’activité mentale]. (…) La manteada apprend « à lâcher prise, à être portée, à recevoir » (idem) et accompagne la personne qui reçoit dans un état de détente qui peut aller jusqu’à des états de demi-sommeil et d’endormissement profonds et restaurateurs.
Le rebozo est une pièce de tissage (manta en espagnol) rectangulaire, généralement très longue, tissée en coton, en soie, en laine ou en un mélange de ces matières. « Il peut être uni ou décoré de bandes longitudinales ou de motifs réalisés à partir de fils de chaîne avec des fils de réserve (ikat ou jaspe), avec des pointes, rapacejo, aux extrémités, travaillées selon diverses techniques telles que le pleita, le tressage ou le macramé avec les sections des fils de chaîne non tissés » (Gàmez Martinez, 2009, p. 21).
Le rebozo est un tissage « ambigu », sa texture n’est pas limpide. Il n’est pas que l’emblème lumineux de la culture traditionnelle mexicaine, comme cela l’est devenu autant dans les milieux intellectuels que dans les milieux populaires (voir Frida Kahlo et les peintures des muralistes mexicains), depuis la révolution mexicaine (1915-1917).
C’est une espèce bâtarde, pleine de plis, de mystère et de glissements.
Elle porte les savoir-faire mexicas (autochtones du territoire aujourd’hui appelé Mexique) du tissage et du filage qui se transmettaient de mère en fille : la technique du filage était transmise dès l’âge de 6-7 ans et celle du tissage à l’adolescence. Les métiers à tisser mexicas, légers et peu encombrants, se déplaçaient facilement et il n’était pas rare de voir des femmes se déplacer en marchant et en filant (Snyder, 2023) [j’en reviens à me demander si écrire en marchant et non assise ne serait pas une posture fondamentalement contre-coloniale].
Étant donné l’importance du rebozo (cuerpo-rebozo) dans ce projet de recherche-création, je voudrais déplier quelqu’un de ses fils « ambigus » et suivre les réflexions qui en découlent pour ensuite interroger la manière dont cet objet relationnel (Suelny Rolnik, Ligia Clark) a le potentiel de venir contaminer nos pratiques de studio, de soin et de création in situ.
Avec l’arrivée des Espagnols au Mexique et l’imposition du régime colonial de la Nouvelle Espagne (1536), le tissage et la production d’étoffes sont transformés. Les colons instaurent des ateliers textiles alors qu’avant les tissages étaient fabriqués par les femmes dans leurs maisons, édictent des lois, dont les lois somptuaires2, et imposent des doctrines religieuses visant à contrôler et à couvrir – littéralement – les corps des populations locales et tout particulièrement les corps des femmes (Snyder, 2023, je cherche une autre référence).
Les savoirs textiles des femmes mexicas sont détournés de leurs fonctions et sont exploités pour produire de nouveaux objets. Les lois coloniales, telles que l’édit de l’Audience royale de Nouvelle-Espagne de 1582 (voir note 2 et passer en note 3), et les transformations sociales qui en ont découlé, ont en effet contraint les artisanes à transformer les textiles traditionnels en objets utilitaires qui profitent à l’économie coloniale : des objets de luxe pour les classes supérieures (colons et castes hautes de la société mexica), pour l’exportation et pour l’église3 (vêtements du clergé, nappes des autels).
Les corps des tisseuses ne sont plus libres d’être en mouvement – de marcher en filant – et sont enfermés dans des corrals – les ancêtres de nos usines et filatures. Il faut produire plus, de plus en plus vite, ce qui entraîne épuisement, maladies – parfois mortelles – mais aussi perte des savoirs mexicas4, (compartimentation des tâches – Andrea?).
Les savoirs-faire locaux vont être exploités pour produire de nouveaux objets qui servent l’économie coloniale. Il n’y a donc pas qu’extraction des ressources en termes de matières premières, mais aussi en termes de savoir-faire. Ces savoirs-faire sont extraits de leur contexte social, relationnel, peut-être aussi cérémoniel, pour servir la machinerie coloniale. Il y a donc pour les populations locales une triple dépossession : celle des connaissances, celle du temps (le temps que cela prend pour faire un tissage tout en restant dans la vie, dans le mouvement, dans la présence au monde, dans le plaisir de tisser pour sa famille et quelques personnes extérieures), et celle du corps, surtout du corps des femmes (quoique je pense que les corps des hommes ont été tout autant exploités et empêchés) qui sont infériorisés, exploités dans les ateliers (donc extraits de leur foyer) et contaminés par le sexisme perfide de l’Église catholique (Snyder, 2023).
La structure du pouvoir colonial contribue à l’émergence de systèmes sociaux inégaux et renforce « les classifications raciales et sexuelles utilisées pour justifier la domination économique et culturelle sur la population locale ». (Snyder, 2023, s.p.) La mise en place d’un système de classes, hiérarchique et violent5, profite aux colons espagnols et permet l’assujettissement, le contrôle et l’infériorisation des Mexicas et plus tard des esclaves venus d’Afrique (qui sont au plus bas de l’échelle), des criollas (Espagnols nés sur place) et des meztizos/meztizas, c’est-à-dire les descendant·es de parents espagnols et mexicas (autochtones)6.
Les changements ont aussi lieu dans les espaces intimes du quotidien où les femmes, surtout des classes plus pauvres, perdent petit à petit leurs pouvoirs et leur légitimité dans l’espace familial, ce qui justifie leur utilisation continue comme main-d’œuvre pour la production de vêtements et de textiles et « renvoie à l’émergence du sexisme au sein du système colonial » (Snyder, 2023, s.p.).
Le travail des femmes était nécessaire non seulement pour répondre à la demande de l’élite en produits de luxe, mais aussi pour habiller la majorité de la société coloniale, comme les travailleurs asservis, les ouvriers du bâtiment et les hommes employés dans les mines d’or et d’argent de Taxco et du Michoacán. Malgré la mise en place d’ateliers, un édit de 1549 avait explicitement interdit “d’enfermer les femmes dans des corrals ou ailleurs pour filer et tisser les vêtements qui devaient être donnés en tribut, et elles avaient la liberté de le faire dans leurs maisons pour ne pas être exploitées”. Bien que destiné à épargner aux femmes autochtones les formes les plus dures de travail forcé, cet édit était totalement inapplicable, car de nombreuses usines textiles continuaient à produire sans relâche et à un rythme rapide (Yolanda Fabiola Orquera, 2008, p.168).7
Le rebozo apparaît dans ce contexte tel un tissage « meztiso » (métisse) aux fils de chaîne et fils de trame tendus [Le fil de chaîne est un fil disposé dans la longueur, tandis que le fil de trame est placé dans le sens de la largeur. C’est l’entrecroisement de ces deux fils qui donne un tissu]. Le rebozo tangue entre ses fils de chaîne et ses fils de trame, entre pratiques artisanales vernaculaires et « emprises» coloniales.
Le mystère de sa création demeure cependant entier, et de nombreuses théories circulent sur ses origines et son usage initial, avant qu’il ne devienne l’emblème culturel mexicain que nous connaissons aujourd’hui.
Chloë Sayer7 suggère qu’il est une « déviation » d’une cape, la mantille, que portaient les hommes espagnols. Ou bien qu’il s’est développé à partir de petites coiffes carrées appelées rebozos qui étaient utilisées en Espagne. D’autres théories soutiennent que le rebozo est une adaptation de vêtements sud-asiatiques, comme le châle ikat (le ikat est une technique de teinture qui vient d’Asie et qui va être introduite par le système colonial)8 connu pour être fabriqué et utilisé par les Bagobo, des autochtones des Philippines9, ou même comme une variante du sari indien. Selon la chercheure et anthropologue mexicaine Anna Paulina Gómez Martínez, le rebozo pourrait avoir des liens avec le talhareme ou l’almaizal, coiffes utilisées par les femmes musulmanes à l’époque de la domination islamique sur l’Espagne (exemple et dates : fin du Moyen Âge). Ce qui ne serait pas étonnant, étant donné l’importance de la culture arabe et ses influences sur la culture espagnole. Évidemment, l’influence des riches traditions textiles mexicas ne peut être négligée dans la création d’un tel vêtement et le rebozo pourrait aussi être un descendant du vêtement de portage préhispanique appelé ayatl (ou aussi tilma, ixtle, mámatl).
Par ailleurs, Anna Paulina Gómez Martínez vient bousculer l’idée que l’usage premier du rebozo serait d’être un vêtement pour se réchauffer, comme l’affirment, en se citant réciproquement, d’autres anthropologues, (ex. Gerardo Murillo, 1980, Ruth D. Lechuga, 1987). À partir des recherches développées dans sa thèse intitulée El rebozo. Estudio historiográfico, origen y uso, Gómez Martínez (2009) affirme que le rebozo est à l’origine un vêtement de « pudeur » [prenda de recato]. Son usage serait lié à l’objectif de la législation vice-royale d’assimiler les corps des hommes et des femmes mexicas à ce que les Espanol·es « considéraient comme une société chrétienne acceptable et civilisée, ce qui incluait un plus grand nombre de lois sur la tenue vestimentaire10 » (Snyder, 2023, s.p.). L’église s’octroie en effet la mission de contrôler les corps et demande aux hommes et aux femmes de se couvrir le visage et le torse pour entrer dans les églises11.
L’étymologie de rebozo vient étayer cette thèse. Le mot rebozo (cape ou couverture qui couvre le visage jusqu’aux yeux) vient en effet de rebozar dont un des sens est « se couvrir le visage avec un vêtement ». Bozo est dérivé du latin bucca « bouche »12.
Il est fort probable que le rebozo se tienne et (se) joue des multiples textures et mémoires de ses origines et qu’elles soient toutes – à un certain degré – contenues dans cet objet « syncrétique »13 (Snyder, 2023, s.p.). Et c’est ce qui lui donne – dans toute sa simplicité de tissage rectangulaire – ce pouvoir d’activer des imaginaires qui nous touchent, et qui nous convient à continuer le jeu des sens et des usages « intertissés ». Une tête couverte d’un rebozo ne serait-elle pas aussi un espace propice aux rêves et aux conspirations, dans le sens de « respirations partagées » (Camille Louis, La conspiration des enfants Les combats de Anna, Ashkan et Julia, 2021).
Il est également joyeux de venir jouer dans les torsions et de s’éloigner d’une idée de pureté des origines. Vive les circumambulations!14 En effet, vers la fin de la période coloniale, détournant, « tordant » et renversant les volontés de contrôle des corps de l’Église et du régime colonial, les femmes venant de toutes les couches de la société commencèrent à porter le rebozo, non plus pour se couvrir le visage, mais comme ornement et parure (trouver iconographie). Il devient le symbole non seulement des femmes des classes inférieures, mais aussi de toutes les femmes de la société coloniale. Évidemment, les différences ne s’effacent pas. Les robozos des classes plus hautes sont en soie ou brodés d’or, avec des deshilados [franges] très complexes, alors que ceux des classes sociales plus basses sont en fibres de maguey ou en coton (le coton poussait localement).
Le rebozo, surtout à partir du milieu du 19e siècle, devient un objet multifonctionnel – à l’image de l’ancien mámatl (note sur les noms?) préhispanique (Gómez Martínez, 2009). Il sert à protéger des rayons du soleil ou du froid, à porter et à couvrir les enfants, fait office de panier pour les marchandises, protège la nourriture. Il est aussi utilisé pour faciliter l’accouchement et pour masser, comme dans la pratique de la manteada. Les rebozos sont même utilisés comme linceuls mortuaires : des rebozos de olor [Rebozos d’odeur] ou de aroma [aromatisés] servent à enrouler les corps et à empêcher leur putréfaction (Gómez Martínez, 2009).
À partir du début du 20e siècle, le rebozo apparaît tel un symbole de la culture mexicaine et de ses mouvements de résistance anti-impérialistes. Durant la révolution mexicaine (1910-1917) les Adelitas15 font du rebozo un élément essentiel de leur habillement. Un peu plus tard, des figures iconiques telles que Frida Kahlo et María Félix le portent avec fierté, le présentant comme un symbole d’élégance, de force de leur héritage culturel « mestizo » et de résistance à l’impérialisme. Plus récemment, il a été adopté par les Zapatistas et le mouvement chicano. Il semblerait que cela soit aussi au cours du 20e siècle que le rebozo soit intégré dans différentes pratiques culturelles dont les rituels d’accouchement et de post-partum.
Le rebozo était-il dès le départ « un moyen pour les femmes coloniales, en particulier les femmes meztizas, d’affirmer leur autonomie en créant un objet qui était un symbole visuel de l’héritage culturel et de l’identité de genre, produit en dehors des confins du système des ateliers textiles – soit dans la sphère domestique – et en dehors des réglementations coloniales », comme l’affirme Karli Snyder (2023)?
Par désir d’une nouvelle torsion et pour échapper sans doute à une interprétation trop unilatérale, je propose de cheminer avec la thèse d’Anna Paulina Gómez Martínez qui propose une piste de traverse. Partant de ses recherches qui prennent comme origine du rebozo, un vêtement de pudeur pour cacher les visages des femmes dans les églises catholiques de la Nouvelle-Espagne, elle suggère que l’objet, se rendant disponible – il était en quelque sorte sous la main – serait devenu une invitation à en multiplier les usages. L’objet est une « prise » (Stengers) et offre les possibles de ses extensions. L’objet répond à des besoins utilitaires (porter, couvrir, réchauffer, bercer, masser) et, à travers ces nouveaux usages, se transforme, se détourne et s’invite dans les pratiques quotidiennes-ancestrales-contemporaines. Le rebozo dévie des usages imposés, non par désir révolutionnaire, mais pour répondre aux nécessités del dia a dia [du quotidien], jusqu’à devenir, petit à petit, un symbole culturel.
Cette re-création et cet emmêlage des usages nous inspirent.
Dans quelles déviations nous situons-nous, nous comme artistes, penseureuses, chercheures du nord, du sud et du « sud du sud » comme le dira marie bardet lors de notre premier laboratoire, récepteurices de ces rebozos de Teotitlán del Valle qui transportent leurs contextes mystérieux et insondables et s’invitent dans nos pratiques chorégraphiques et (éco)somatiques?
Aujourd’hui, nous nous situons dans un moment de [ré]-affirmation de ces cultures populaires-ancestrales-contemporaines. Après le mouvement de modernisation des années 60 où le rebozo s’est vu « chassé » des milieux riches (par mépris des classes populaires qui l’utilisaient beaucoup), il reprend du galon. Il se montre sous toutes ces formes, déploie ses couleurs, devient le cœur névralgique de la production artisanale de plusieurs communautés indígenas [autochtones ] (REF), s’exporte, et s’expose sur tous les corps, indépendamment de la classe ou du genre.
La question est de savoir ce qu’il va faire à nos corps, à nos pensées et à nos contextes – artistiques, universitaires, militants, de soin. Serons-nous capables de l’écouter et de nous laisser imprimer par ses clairs-obscurs, ses paradoxes et ses invitations à nous laisser envelopper et bercer ? Plutôt que d’obéir aux dictats religieux ou d’adhérer au mythe des origines, laissons toute la place à des rêves et des contacts fibreux et baveux.
Maintenant que nous savons un peu plus avec quelles histoires nous travaillons, dans quel sens la trame du projet nous fait cheminer et quelles alliances possibles s’invitent dans le tissage des rebozos, je propose quelques reprises – pas toujours en suivant la trame prévue -, qui font écho à ce qui s’est tissé en nous et entre nous durant nos deux semaines de pratique collective en mai 2024 à Montréal [voir texte 02 à 06].
Il s’agirait évidemment de tracer plus en détails les origines de la manteada et ses usages traditionnels, ancestraux et contemporains, mais ce n’est pas l’objet de ce texte.
Destinées à contenir dans des limites jugées raisonnables le train de vie des citoyens, ou des sujets, les lois somptuaires ont été en usage dès l’Antiquité dans les cités grecques et à Rome. Elles témoignent de l’existence d’un pouvoir assez fort pour restreindre les libertés individuelles au profit d’un bien commun. L’esprit qui les inspire peut varier, mais elles sont généralement axées sur trois thèmes essentiels : une préoccupation morale ou religieuse tendant à préserver le corps social de la corruption, de la luxure et à le maintenir dans une frugalité inséparable de la vertu ; un motif économique qui est souvent la nécessité d’empêcher l’évasion de la monnaie par des importations de produits de luxe et en général de limiter les dépenses improductives, comme celles que représente l’acquisition de bijoux, de fourrures, d’étoffes et de garnitures d’or et d’argent et même d’étoffes de certaines teintes (comme l’écarlate) particulièrement chères ; le désir, enfin, de maintenir la hiérarchie sociale existante. Solange MARIN. SOMPTUAIRES LOIS [en ligne] (consulté le 4 août 2024). Disponible sur In Encyclopædia Universalis.
L’Église est devenue un substitut aux temples mexica en tant que consommateurs de produits textiles. Elle a utilisé la […] domination religieuse et idéologique sur les femmes pour accumuler des vêtements et des textiles destinés au clergé, à ses aumônes et à ses hôpitaux, ainsi que des nappes d’autel richement brodées et d’autres textiles liturgiques (Snyder, 2023, s.p.).
Les systèmes de castes existaient déjà chez les Aztéques qui est une culture qui s’est appropriée aussi des savoirs faires et des ressources d’autres peuples autochtones moins guerriers (exemples) et il ne s’agit donc pas de romantiser la culture mexica comme un monde idéal, sans rapports de pouvoir. « La société mexica était complexe et reposait principalement sur un schéma hiérarchique de domination des classes sociales inférieures. Les classes d’élite, composées de la royauté, de la noblesse, des chefs militaires et religieux et des scribes, recevaient la majeure partie des tributs envoyés à la capitale » (Karli Snyder, 2023, s.p.).
Avec l’augmentation exponentielle de la production et de la consommation de textiles, le gouvernement espagnol promulgue des lois somptuaires comme nous l’avons vu plus haut dans le texte, afin d’identifier la classe et le statut social d’une personne sur la base de son apparence. Le but est de réguler l’acquisition des produits de luxe qui deviennent plus largement accessibles à toutes les classes sociales. Avec l’apparition de nouvelles hiérarchies sociales qui émergent avec les mariages entre Espagnols, Mexicas et Africains, les questions relatives à « la pureté de la lignée d’un·e individu·e » préoccupent les fonctionnaires du gouvernement. La croyance en l’existence d’une descendance espagnole intacte étant au sommet de la structure sociale coloniale.
Orquera, Y. F. (2007). “Race” and “Class” in the Spanish Colonies of America: A Dynamic Social Perception. Dans M. R. Greer, W. D. Mignolo et M. Quilligan (dir.), Rereading the Black Legend: the discourses of religious and racial difference in the Renaissance empires. University of Chicago Press.
Chloë Sayer (1985). Costumes of Mexico. Austin. The University of Texas Press. p.28.
Les techniques de teinture ikat d’Asie étaient pratiquement identiques aux styles plangis autochtone utilisés depuis longtemps, à la seule exception de la quantité d’étoffe teinte avant le tissage. Davis décrit cette adoption de la technique asiatique comme étant due à la perte des connaissances autochtones qui n’étaient plus disponibles pour les générations suivantes de producteurics de textiles (Snyder, 2023, s.p.).
Virginia Davis, “Resist Dyeing in Mexico: Comments on Its History,Significance, and Prevalence,” in Textile Traditions of Mesoamerica and theAndes: An Anthology, ed. Margot Blum Schevill, Janet Catherine Berlo, andEdward B. Dwyer (Austin: University of Texas Press, 1996), 310.
Une théorie est que le rebozo a pu être influencé par les Philippin·es à travers la route du galion de Manille, qui reliait l’Asie au Mexique en arrivant au port d’Acapulco.
De nombreux arts et vêtements traditionnels ont été réglementés par des lois établies au cours des premières années de la vice-royauté, d’abord établie et maintenue sous la domination des Habsbourg de 1535 à 1700, afin de contrôler et de normaliser les comportements féminins. Avec l’émergence d’une nouvelle identité sociale, celle de la métisse, les productions textiles ont acquis une distinction plus nuancée en tant que marque de cette nouvelle identité coloniale (Karli Snyder, 2023, s.p.).
« Ce châle était un vêtement de pudeur qui servait également de distinction sociale au sein de la population féminine de la Nouvelle-Espagne et du Mexique du XIXe siècle. Son usage s’est répandu dans toute la Nouvelle-Espagne, du Nouveau-Mexique au Guatemala » (Gómez Martínez, 2009, p.22) ».
Source : site de ressources étymologiques hispanophones, www.deChile.net.
Issu de la fusion de différents cultes, religions ou visions du monde (cnrtl.fr).
Pratique rituelle où l’on marche en cercle autour d’un objet, d’un lieu sacré ou d’une personne, souvent dans un but religieux ou magique, pour accumuler du mérite, purifier l’esprit ou créer une protection.
Pendant la révolution mexicaine, le rebozo a pris une nouvelle signification. Les femmes révolutionnaires, connues sous le nom d’Adelitas, ont adopté ce vêtement comme élément essentiel de leur habillement, non seulement pour son utilité, mais aussi comme symbole de leur bravoure et de leur résistance. Les Adelitas et les soldaderas (de l’espagnol soldada) utilisaient le rebozo non seulement pour se protéger des intempéries et comme accessoire de mode, mais aussi pour transporter les munitions et autres fournitures nécessaires au combat (REF).